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J’ai envie d’écrire sur mai 1968 ! Encore me direz-vous ? Oui mais 1968 à la campagne et dans les usines. En province. En Savoie et en Isère. Il y a peu d’informations sur cette période dans nos campagnes, et peu d’articles sur les grèves dans les usines en 1967 et au début de l’année 1968. Ces grèves étaient durement réprimées par la police et mollement soutenues par les syndicats. Dans les facs, il y avait aussi d’importantes mobilisations en 1967 pour dénoncer les archaïsmes et les inégalités (je pense par ex. à l’impact du livre « Les Héritiers » écrit par Bourdieu et Passeron). Lorsque "1968" a éclaté dans les universités et les écoles, les syndicats ont essayé d'empêcher toute convergence entre les étudiants et les ouvriers. Pensez donc, ces gosses de riches qui n’ont aucune idée de la condition ouvrière et qui rêvent de foutre la pagaille ! C’était sans compter, d’une part, sur des ouvriers qui sympathisaient avec le mouvement étudiant, choqués par la violence de la répression, et qui voulaient mettre en avant leurs propres revendications, et, d’autre part, sur les étudiants fils d’ouvriers et de paysans, moins nombreux certes que les étudiants issus de la bourgeiosie et des classes moyennes, mais suffisamment représentatifs, en province, pour fraterniser avec les ouvriers. En fait, beaucoup d’étudiants avaient des grands-parents issus de la classe ouvrière et surtout du monde agricole et paysan.

La manif partie de la Sorbonne à Paris le 3 mai a eu un grand retentissement sur notre mobilisation. Les infos diffusées à la radio étaient d'une importance capitale pour nous, les provinciaux. Nous suivions les « évènements » de Paris en continu, l’oreille collée au poste de  radio. Au ton fébrile et souvent enthousiaste des reportages, à l’ambiance survoltée, on comprenait qu’il se passait des choses exceptionnelles à Paris.

A Grenoble, la mobilisation a vraiment commencé le 6 mai lorsqu’au cours d’une réunion à la fac, une délégation d’ouvriers et de paysans est venue parler de leurs revendications et a sollicité l'aide des étudiants pour renforcer les piquets de grève devant les usines. Il fallait empêcher les « jaunes » de travailler. Les occupations d’usines et d’entrepôts ont été nombreuses dès le début du mois de mai malgré l’hostilité des syndicats et du parti communiste.

Les militants gauchistes les plus actifs ont immédiatement quitté la fac pour aller soutenir les ouvriers en grève. La rebellion gagnait partout et, à partir du 14 mai, la plupart des usines étaient occupées par les grévistes. Les étudiants rejoignaient les ouvriers sur le terrain, en manifestant devant les usines, en distribuant des tracts et en renforçant les piquets de grève.

Les syndicats, débordés, ont fini par se rallier aux grévistes. Ils ont "pris le train en marche", pour canaliser et essayer de récupérer le mouvement. L’une de leurs stratégies était l’ « enfermement » des ouvriers dans les usines pour qu’ils n’aient pas de contact à l’extérieur avec les « gauchistes ». Leur mot d’ordre était « chacun chez soi » avec banderoles, accordéon, saucisson, jeux de carte et tricot. Les syndicats ont voulu diviser la classe ouvrière en empêchant la circulation des informations. Certains syndicalistes n’ont pas hésité à colporter de fausses nouvelles pour empêcher la jonction des grévistes d’une usine à l’autre ou avec les étudiants, faisant croire par exemple que telle usine avait repris le travail, alors que c’était faux. Il n’y avait plus de journaux, plus de télé et donc aucune information sur ce qui se passait dans la région et le reste du pays. Des étudiants et des ouvriers grévistes se sont organisés pour diffuser les infos au moyen de tracts distribués tous les jours aux portes des usines. L’ambiance était parfois très tendue, de vives discussions s’engageaient entre les étudiants qui voulaient pénétrer dans les locaux et les nervis de la CGT qui les molestaient en les traitant de petits bourgeois et de provocateurs, essayant de les déconsidérer. Ils redoutaient la fraternisation entre ouvriers et étudiants mais celle-ci s’est faite à peu près partout, malgré eux.

C’est comme cela qu’un certain nombre d’étudiantes ont partagé la vie des ouvrières pendant les longues journées d'occupation d'usines. Certaines rédigeaient des tracts, d'autres collectaient des vivres, s'occupaient des enfants, tricotaient ou jouaient aux cartes...Nous faisions aussi la quête dans la rue, sur les marchés, dans les facs, les mairies, aux portes des écoles et des commerces pour aider les grévistes à tenir financièrement (les jours de grève n’étaient pas payés). Beaucoup passaient une partie de la nuit à ronéotyper des tracts et des journaux et à coller des affiches. Des étudiants et grévistes arrivaient dès 4 heures du matin pour grossir et soutenir les piquets de grève devant les portes des ateliers. Nous nous organisions pour faire circuler l’information d’une usine à l’autre, d’un entrepôt à une coopérative agricole, d’un atelier à une cantine. Ces infos relataient l’état des luttes : combien d’usines en grève, combien d’argent récolté, combien de séquestrations de patrons, quelles revendications privilégier, quelles négociations déjà amorcées, etc. Car si les étudiants rêvaient d’un changement qualitatif de la vie, les ouvriers réclamaient des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail.

Notre soutien aux paysans consistait surtout en l’organisation et la tenue de meetings sur les places des villages pour informer la population des évènements qui se déroulaient à la campagne, dans les fermes, dans les usines, les facs et les écoles. Beaucoup de gens assistaient à ces meetings. La plupart avait un proche en grève : un parent, un cousin, un ami, un voisin. La solidarité, d’abord spontanée, s’organisait efficacement, chacun apportant aux grévistes ce qu’il avait : de la nourriture, des vêtements chauds, des livres, des jeux, de l’argent, un sourire…

Il y a eu des moments épiques et parfois émouvants : des étudiants découvrant la misère de la classe ouvrière et des ouvriers étonnés de la relation joyeuse et amicale avec ces étudiants. Il y a eu une authentique générosité de la part des « gosses de riches » et une vraie envie de changer la vie, d’instaurer plus de justice et d’égalité dans notre société. Ces journées de mai ont été celles de la fraternité entre deux mondes qui s’ignoraient, que beaucoup de choses opposaient. Cette générosité et la volonté de changer la vie s’est concrétisée plus tard par les « établis », des étudiants qui ont abandonné leurs études et leur douillette vie familiale pour travailler en usine et vivre comme les « gens du peuple ». Avec l’objectif, tout de même, de soulever la classe ouvrière « de l’intérieur » et de faire la révolution qui déboucherait sur la construction de la société communiste, sans classe, où chacun vivrait « selon ses besoins ». Beaucoup y ont cru, du moins au début. La révolution n’a pas éclaté mais certains sont restés et ont noué de solides relations amicales ou familiales, en se mariant.

Les occupations d’usines furent massives dans la région et la plupart ont duré jusqu’aux élections à la fin du mois de juin. La majorité des grévistes avaient rejeté les accords de Grenelle (signés le 27 mai) qu’ils trouvaient insuffisants. Ils voulaient continuer la lutte, contre l’avis des syndicats, et refusaient de «  rentrer ». Il y a eu parfois des scènes déchirantes, où des camarades, leurs espoirs trahis, hurlaient leur colère et leur amertume à la perspective de retourner à leur galère. Quelque chose avait changé dans leur vie, un vent de liberté, une histoire forte avait été vécue qui ne s’oublierait jamais.

L’après 1968 fut difficile. Des petits groupes croyaient qu’une guerre civile éclaterait. Quelques-uns, des baroudeurs, partirent à la fin de l’année, s’entraîner sur les pentes neigeuses de la Chartreuse et du Vercors à « l’art militaire », qui se réduisit à l’apprentissage de la fabrication des cocktails Molotov et à manier le bâton. Devant le ridicule de la situation, l’entrainement vira aux fous rires et tout ce petit monde redescendit dans la vallée, un peu penaud certes, mais content d’avoir échappé au pire…Pour ceux qui ne s’étaient pas « établis », 1969 fut l’année des « autocritiques », et des réflexions stériles du type Que faire ? D’autres créèrent et vendirent des journaux, des femmes fondèrent le MLF et se radicalisèrent dans les luttes pour l’obtention de leurs droits à l’avortement et à la contraception libre et gratuite. La modernisation de la société et les avancées démocratiques concrétisées au cours des années 1970 et 1980 furent possibles grâce à 1968. Pour n’en citer que quelques unes : la majorité à 18 ans, le droit à l’avortement, les radios libres, l’autorité paternelle remplacée par l’autorité parentale, l’indépendance financière des femmes, l’émancipation des jeunes, l’abolition de la peine de mort, le libre exercice du droit syndical, la réduction du temps de travail, l’ouverture aux autres peuples et cultures, etc.

Josée H Couvelaere - 12 janvier 2013

Je n’ai pas de nostalgie, je suis juste contente d’avoir vécu ce beau  mois de mai sur le terrain et je livre un énième témoignage. On ne revivra pas une telle révolte existentielle et festive, c’est normal, car nous sommes dans une autre époque, et de toute façon, totalement imbibés de l’héritage de 1968. Depuis, il ya eu d’autres luttes importantes, dont certaines sont toujours d’actualité : la mobilisation contre l’expropriation des paysans du Larzac et de Notre Dame des Landes, le droit au logement, la résistance à la « Nuit sécuritaire », les luttes contre le pillage du Tiers monde, contre la pollution et la destruction de la planète, contre le nucléaire, contre les discriminations, etc. Il y a encore plein de combats libertaires à mener, et de rêves à explorer !

  Je remercie Claude Combe, mon compagnon de l'époque, dont le père travaillait dans une des mines de charbon de la Matheysine, et mon ami Marc Gerin qui aimait trinquer dans les bistrots sous prétexte d' "être dans le peuple comme un poisson dans l'eau"...Leurs témoignages et nos discussions ont ravivé ma mémoire! 

 

 

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