Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Texte du Dr Ph. Leclercq*

 << On juge le degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous>> (Lucien Bonnafé)

 La “vache folle” n’existe pas, c’est un abus de langage. Au pire, on peut voir de malheureux ruminants avec des troubles neurologiques dus à l’encéphalite spongiforme bovine, mais point de folie là dedans. Un animal ne peut pas être fou, car la folie nécessite le langage.

Hélas, Rabelais a péché par optimisme, le rire n’est pas le propre de l’homme. La réalité est moins joyeuse, c’est la folie qui est propre à l’homme.

 Depuis la plus haute antiquité, autant en Inde qu’en Chine, en Egypte et en Mésopotamie, les philosophes, savants et lettrés, tous s’accordaient à considérer que ce qui fait la différence essentielle entre l’homme et l’animal, c’est la parole, ou plus exactement le langage.

Je crois qu’il faut appeler psychiatries vétérinaires, toutes pratiques qui n’abordent le fou et la folie que dans une dimension biologisante d’un “homme-animal” en référence explicite, ou le plus souvent implicite, à une idéologie qui exclut la folie du champ de l’anthropologie.

Depuis la Renaissance, la psychiatrie vétérinaire s’est présentée, selon les lieux (Allemagne, Espagne, Italie, Autriche, France) sous cinq avatars qui avaient tous en commun l’a priori d’invalider le discours délirant et de traiter les fous comme des mammifères réduits à leur corps biologique. On peut distinguer:

- La psychiatrie asilaire

- La psychiatrie neurologique

- La psychiatrie génétique

- La psychiatrie biologique

- La psychiatrie comportementale

 Historiquement, nous avons donc déjà vécu cinq fois ce processus de réduction de l’homme fou à l’animal:

  -  Au 18ème siècle, le siècle des Lumières a laissé d’immenses zones d’ombres, en particulier en ce qui concerne la folie et la place des fous dans la société. A cette époque ont été conçus les asiles d’aliénés de l’âge d’or de la psychiatrie asilaire qui ne proposait qu’un enfermement des fous, dans des asiles conçus comme des zoos.

Les fous dans le rôle des fauves et les gardiens chargés de nourrir et de garder les “bêtes” et d’interdire toute évasion! Il n’est pas question de soigner la folie, décrétée à priori incurable, mais uniquement de protéger la société de ses fous, tous considérés comme dangereux à priori.

 - Au19ème siècle, la psychiatrie asilaire et la psychiatrie neurologique, dite neuro-psychiatrie, excluent que l’homme fou puisse faire partie de l’espèce humaine. Le fantasme neuro-psychiatrique n’a jamais cessé de faire la promotion de l’idée délirante que le psychique serait un jour réductible au neurologique.

 -  Au début du vingtième siècle, c’est la psychiatrie génétique qui est devenue à la mode. La psychiatrie génétique affirmait tout simplement que les maladies mentales étaient des maladies génétiques transmises par des tares chromosomiques. Les nazis ont poussé cette logique jusqu’à ses pires extrémités. En 1945, les Alliés ont trouvé dans la bibliothèque personnelle d’Himmler tout ce qui avait été publié sur les techniques de sélection utilisées par les vétérinaires pour l’amélioration des races chevaline, bovine ou ovine. Ce sont ces mêmes techniques que les nazis ont appliqué à leur population pour  <<l’amélioration de la race allemande>>. Abattage systématique de tout individu suspect de tare génétique. Outre les juifs, les nazis, au nom de la génétique, ont assassiné cent cinquante mille malades mentaux sur le territoire du Reich. Sous l’Occupation, le régime de Vichy a appliqué hypocritement la même idéologie en réduisant les budgets nourriture dans les asiles. Quarante mille malades mentaux sont morts de faim en France occupée. Les suédois, convaincus par les thèses de la psychiatrie génétique, ont stérilisé leurs malades mentaux pendant cinquante ans. Ces méthodes radicales ont eu au moins un mérite, celui de faire la démonstration que les chromosomes n’avaient aucun rôle dans les maladies mentales, puisque le taux de maladies mentales est resté inchangé dans les trois populations allemande, française et suédoise.

 -  Après guerre, avec la découverte du premier médicament neuroleptique, un engouement s’est développé pour la psychiatrie biologique. En effet, pour les lobbys pharmaceutiques, il était obligatoire de trouver des arguments biologiques pour faire croire que les médicaments psychotropes constituaient un traitement étiologique et non simplement symptomatique. On attend toujours le moindre début de preuve d’une trace biologique dans les maladies mentales.

 -  Au 20ème siècle, avec l’idéologie béhavioriste, sans surprise, puisque le comportementalisme résulte de la transposition à l’homme d’études pratiquées en psychologie animale, réapparaît la réduction de l’homme fou à l’animal mais sous une forme nouvelle, avec en prime une confusion entre les troubles du comportement et les troubles mentaux.

Retour donc des effets de déshumanisation: incurabilité et dangerosité potentielle qui avaient été postulées à priori. <<Je vous l’avais bien dit que tous ces gens là sont incurables et dangereux. Alors, autant les traiter comme des bêtes>>.

Deux illustres neuro-psychiatres ont  tenté de  rendre à l’homme fou sa place centrale en anthropologie : Sigmund Freud en analysant le discours des aliénés et Jacques Lacan en démasquant le rôle majeur du langage dans les troubles mentaux.

En ce début de 21 ème siècle, la question se pose de savoir si nous n’assistons pas au sixième avatar de la psychiatrie vétérinaire avec la mise en place de la psychiatrie sécuritaire. La confusion entre troubles du comportement (délinquance, criminalité) et troubles mentaux (délires, hallucinations) relance le mythe du fou dangereux et permet de faire passer des victimes de maladies mentales pour des criminels dangereux.

La psychiatrie humaniste peine à survivre dans des conditions de plus en plus difficiles. Il est tellement plus simple et plus facile de gérer un cheptel que de traiter humainement la folie.

*Texte du Dr Philippe Leclercq, ancien praticien hospitalier en psychiatrie, publié dans le no 0 des "Nouveaux Cahiers Pour La Folie" sur le site du "Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire". http://www.collectifpsychiatrie.fr/

 

Quelques chiffres:

80% des internements (H. D. T.) sont des mesures de prévention de suicides. Seuls 20% des internements (H. O.) sont liés à des troubles de l’ordre public. Incapables de se défendre, les malades mentaux sont les premières victimes de la délinquance et de la criminalité.

La commission “Violence et santé mentale” note que les crimes contre les patients psychiatriques sont près de douze fois plus fréquents que dans la population générale. Concernant la délinquance les chiffres sont du même ordre. C’est le tour de force de la psychiatrie sécuritaire que de réussir à faire passer les victimes de maladies mentales pour des bourreaux criminels potentiels.

 

 

Partager cette page

Repost 0