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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 19:37

J’entends des appels et des cris dès mon entrée dans le couloir, un frisson m’étreint le cœur : bienvenue à l’hospice !

Dans les établissements d’hébergement pour vieux, on touche au cœur de l’humanité, à l’essence de l’homme, à sa grande détresse, à son ultime fragilité, à la souffrance, à la mort. Le vieillard handicapé est totalement dépendant du bon vouloir de l’autre, il ne peut pas se changer, ni se laver. Il ne peut pas non plus se nourrir, il bave et s’étrangle. Alors que certains, en état de confusion, appellent leur mère, d’autres sont conscients de leur dépendance, de la perte de leur intimité et de leur dignité. Ils n’ont plus de repères ni d’identité sociale. Ils pleurent, dépriment ou hurlent leur colère et leur désespoir. Les services gériatriques, qu’ils soient des « unités de soins de long séjour » ou des EHPAD, sont, pour la plupart, des mouroirs.

A l’ère du jeunisme et de la chirurgie esthétique il ne fait pas bon être vieux. La majorité des vieillard-e-s sont seuls, abandonnés ou presque, par leur famille. Certains ont de la visite pendant les « congés » ou, au mieux, le dimanche. Comment vivent ces vieillard-e-s pendant la semaine, quelle est leur vie de tous les jours? Peu de gens veulent le savoir. Il est plus confortable et rassurant d'ignorer si, faute de soins et de présence, on laisse un proche dans ses excréments, si on lui donne suffisamment à manger, si on le laisse crier dans son lit. Les personnes âgées dépendantes sont souvent infantilisées et traitées comme des numéros : le numéro de leur chambre ou de leur lit. On parle des vieux, devant eux, comme s’ils n’entendaient pas ou n’existaient déjà plus. On les manipule comme des paquets. Parfois un cri de douleur rappelle qu’ils sont encore vivants. On les « mal-traite » parce qu’ils sont lourds et laids, parce qu’ils énervent par leurs plaintes, parce qu’ils ne peuvent pas se défendre, parce que la vieillesse et la maladie font peur. Primo Lévi, dans un livre terrible demandait « Si c’est un homme » ? (Se questo è un uomo). Certes, les vieux ne sont pas exterminés, mais la question de la cruauté humaine reste posée. Car l’indifférence (réelle ou affichée) à la souffrance et au dénuement, a des effets et des conséquences proches de la barbarie.

On reconnait un-e vieillard-e en souffrance à la façon qu’il-elle a de se recroqueviller lorsque l’on avance la main pour le toucher. Il essaye non pas de parer aux coups (quoique..) mais de se protéger de la maladresse de la personne qui est pourtant censée l’aider mais qui le manipule sans égard, de façon mécanique et qui, probablement sans le vouloir, lui fait mal. Il y a un manque de formation qui entraîne une incompréhension de la relation au malade et à la déshumanisation. Si les médecins, les infirmières et les familles étaient plus présents, les soins seraient valorisés et mieux accomplis.

Les tâches en gériatrie sont difficiles, peu ragoutantes : faire la toilette et changer les couches des personnes âgées est pénible. Ce travail de "nursing", peu considéré et mal payé est assuré uniquement par les aides-soignant-e-s, un personnel à plus de 90% féminin, et à plus de 80% d’origine antillaise ou issu de l’immigration africaine. La plupart d’entre elles réduisent leur service à ces tâches ingrates mais obligatoires, accomplies souvent de façon sommaire par manque de temps, excluant toute relation "humaniste" avec leurs patients. Or le défaut de socialisation et d’humanité génère de la maltraitance. Le fait que les aides-soignantes fassent partie des populations les plus pauvres de notre société, vivant dans des conditions difficiles, souvent loin de leur lieu de travail, peut expliquer le manque d'investissement. Elles exercent cet emploi, faute de mieux. Les jeunes soignants, par exemple, ne s’attardent pas en gériatrie, juste le temps d’obtenir un poste dans un service plus valorisant. De plus, la hiérarchie institutionnelle fabrique de la ségrégation. Les médecins et infirmières sont peu visibles, ils s’occupent essentiellement du soin médical et de la distribution des médicaments, répondant aux plaintes et cris par la camisole chimique.

Aux manques de personnel et de formation, il faut ajouter la représentation méprisante et gênante de la personne âgée et de ses corollaires: l’incontinence, la confusion, la démence, la décrépitude, la mort. Les vieux sont de plus en plus exclus de la société et considérés guère mieux que des rebuts ou des morts en sursis. Les plus privilégiés, celles et ceux qui peuvent encore marcher ou être poussés dans leur fauteuil peuvent participer à des animations (chansons, musique, cinéma, jeux de société). Malheureusement il y a peu d’animateurs et leur travail n’est pas reconnu à sa juste valeur. C’est dommage car ils créent de la convivialité et apportent un peu de gaité et de chaleur.

Quant aux familles, beaucoup se débarrassent de leur proche avec bonne ou mauvaise conscience, en totale conformité avec notre société individualiste. Il est rare d’entendre le rire d’enfants à l’hospice car peu de parents les amènent visiter leur grand père ou leur grand’mère. On ne peut que déplorer la rupture des liens et le manque de solidarité entre les générations. Il y a toute une expérience, un savoir, une histoire des « anciens » qui ne sont plus transmis et perdus à jamais. D’autant que l’absence de relations affectives et sociales accélère la démence. Qui se soucie de la grande détresse des vieux qui se meurent dans une poignante solitude ?

Je ne voudrais pas terminer ce tableau très noir sans rendre hommage aux personnes que j’ai rencontrées, qu’elles soient cadre de santé, médecin, kiné, infirmière, aide-soignante ou animateur, qui tentent, malgré tout, de faire du bon travail dans un environnement plus que sinistre et sinistré. Pourvu qu’elles ne se découragent pas, nous deviendrons tous vieux !

Josée H Couvelaere

Dolores Ibarruri 1978

Notes :

- La maltraitance dans les hôpitaux est dénoncée depuis des années par les syndicats des personnels soignants qui l’attribuent au manque de personnel et à la casse programmée des services de santé. Il manquerait des centaines d’infirmièr-e-s sur l’ensemble des hôpitaux. Les causes sont multiples : le nombre limité de places au concours, les salaires trop bas, la surcharge de travail, les gardes la nuit et le week-end. Les services gériatriques et psychiatriques sont les plus mal lotis, alors que ce sont eux qui auraient le plus besoin de personnels qualifiés. La plupart des aides-soignants en gériatrie n’ont pas de formation appropriée et sont très mal rémunérés.

- Les unités de soins de long séjour en hôpital public sont pourvus, en principe, de services compétents contre la douleur et en particulier en soins de prévention contre les escarres (ce qui est très important pour les personnes paralysées, alitées ou en fauteuil). Certains hôpitaux disposent d'une équipe de personnels para-médicaux (kinés, ergothérapeutes, orthophonistes, psychologues) qui peuvent apporter du soutien, encore faut-il que l’entourage du malade intervienne auprès du médecin pour obtenir des prescriptions et vérifie leur réalisation, ce qui n'est pas toujours facile. Là aussi la présence et la vigilance de la famille sont primordiales pour que la personne âgée dépendante puisse bénéficier de ces soins.

Les établissements pour personnes âgées dépendantes coûtent cher à Paris: de 2700 à 3000 euros par mois dans le public (en unités de soins de long séjour), de 3800 à 6000 euros par mois dans le privé. Le prix comprend l’hébergement* (chambre et nourriture) et le forfait dépendance (en fonction du type de handicap). Pour l’hébergement, des aides sociales peuvent être obtenues pour les personnes ayant des revenus modestes mais certaines de ces aides doivent être remboursées par la famille (conjoint, enfants, autres) après le décès de la personne, et cela peut vite monter à des dizaines de milliers d’euros. Les patients bénéficient d’une aide pour payer le forfait dépendance en fonction de leurs revenus (APA).

*Le prix de l'hébergement à la journée, en 2012, est 72,27 euros pour une chambre à deux lits et 77,21 euros pour une chambre à un lit dans le service public (APHP). Ce prix varie en moyenne, de 110 à 160 euros, par jour, dans le privé (à Paris). Il faut ajouter à cela le coût du forfait dépendance et, dans le privé, le coût du nettoyage du linge.

Ajout du 29 mai 2013: je viens de voir un documentaire relatant "l'exportation" de vieux en Europe de l'Est et en Asie! Cela se passe en Allemagne mais semble gagner d'autres pays européens: sous prétexte que c'est moins cher, des familles n'hésitent pas à exporter (déporter?) leurs parents ou grand'parents à plusieurs centaines, voire à des milliers de km, dans un pays étranger dont ils ne parlent pas la langue! Imaginez un peu le traitement et le ressenti de personnes âgées dépendantes, loin de leurs familles, sans visites, quasiment abandonnées, ne parlant et ne comprenant pas la langue des gens qui les hébergent et qui sont au plus près de leur intimité. Quels cynisme et inhumanité!

 

Doris Lessing

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Nadège 14/01/2013 16:02


Merci pour cet éclairage si poignant Josée.