15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 11:53

Les soixante douze jours du quatorzième arrondissement de Paris


Parmi les principes démocratiques de la Commune promulgués en mars 1871 comme : la participation directe des citoyens à l’élaboration des lois, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’école laïque obligatoire pour filles et garçons, l’abolition des discriminations, l’autogestion, l’égalité des droits pour les femmes et les étrangers, tous ne sont pas encore appliqués et certains ont abouti grâce à de longs combats. Ainsi les femmes n'ont-elles obtenu la totale égalité des droits qu'un siècle plus tard ! Quant au droit de vote des étrangers, reconnu et appliqué pendant la Commune, il est encore débattu de nos jours. Parmi les nombreux étrangers qui ont participé à la Commune, les plus célèbres dans le 14e sont Alfred Billioray (né à Naples), élu à la mairie et le général polonais Kawecki, qui a combattu, avec sa femme Lodoïska, dans le bataillon de Montrouge. Les élus de notre quartier comptaient un grand nombre d’artistes peintres et d’artisans. Trois élus du 14e : Billioray, Descamps et Martelet ont siégé dans le gouvernement provisoire de la Commune de Paris.

 

Les clubs

Des ouvrier-e-s, artisans, simples citoyen-ne-s prenaient la parole dans les clubs. Ces forums de discussion, nés sous la révolution, réactivés en 1848, se sont multipliés en 1871. L'un des plus connus du quartier était au 10 rue Maison-Dieu. A partir de la fin avril, beaucoup s'installent dans les églises : début mai Notre Dame de Plaisance est fermée au culte et transformée en club, l'église Saint-Pierre de Montrouge est séparée en deux par un rideau : d’un côté, le club de discussion, de l’autre le culte. Dans ces “théâtres et salons du peuple”, on pratiquait “l'enseignement du peuple par le peuple”. Les débats, parfois enflammés, souvent graves, s’y déroulaient dans une atmosphère festive.

 

Lucien F HenryLucien Henry dit le "Colonel Henry" est une figure légendaire de la Commune du 14e. Il est arrivé à Paris en 1867, à l'âge de 17 ans. Il s'inscrit aux Beaux-Arts et s'installe en mars 1871 au 91, chaussée du Maine (aujourd'hui avenue), ce lieu devenant un des principaux postes de la Garde nationale. Il adhère à “La Marmite” (1) et à l'Internationale des Travailleurs (première Internationale), collabore au journal “La Résistance”, fondé dans le 14e, et se fait brillamment remarquer dans les cercles blanquistes (2). Le 11 mars 1871, il est élu chef de légion du 14e et devient “le colonel Henry”, à 21 ans. La situation géographique du 14e, qui doit défendre les forts de Vanves et de Montrouge contre les attaques versaillaises, explique l'importance de ses bataillons. Les typographes du 14e, par exemple, ont constitué leur propre bataillon. Celui de Montrouge était composé majoritairement d'ouvriers. Leur courage pendant les combats fera surnommer notre quartier “le Belleville de la rive gauche”. Pas moins de trente-six barricades ont été érigées aux endroits stratégiques de notre arrondissement. Le 3 avril, les troupes fédérées des 13e, 14e et 15e lancent une offensive sur Versailles. Mais les troupes versaillaises, en plus grand nombre, déciment les fédérés. Duval, commandant de la légion du 13e est fusillé. Henry est capturé, exhibé et conspué dans les rues de Versailles. Condamné à mort en 1872, sa peine fût commuée en déportation en Nouvelle-Calédonie. Gracié en 1878, il se réfugie en Australie, où il rencontrera une certaine notoriété en tant que peintre. Revenu en France en 1891, il y mourra en 1896.


 

Femmes défendant une barricade pendant la CommuneLa Commune et les femmes

L’esprit rebelle de la Commune a bien été incarné par les femmes. Les citoyennes, souvent majoritaires dans les clubs de discussion, connaissaient les personnalités politiques et la teneur des décrets votés à la Chambre. Chaque club du 14e a ses oratrices. Leurs préoccupations sont avant tout sociales, ainsi l'Union des femmes (3) était-elle liée à la Commission du travail. Elles ont un rôle important dans la mobilisation et les combats, comme vivandières, cantinières, ambulancières. L'égalité des droits pour tous était l'une des principales revendications démocratiques de la Commune mais le temps a manqué pour l'instaurer. A l’exception de quelques figures emblématiques comme Louise Michel ou Elisabeth Dmitrieff, les femmes demeurent le “continent noir” de cette période. On ne sait presque rien de la responsable de l'Union des femmes pour la défense de Paris dans le 14e arrondissement, sinon qu’elle s'appelait Rivière (son prénom reste inconnu) et exerçait le métier de giletière. Les notices biographiques de quelques femmes condamnées à la prison ou à la déportation sont disponibles aux archives nationales. Dans le 14e, on cite Eugénie Desjardins condamnée comme “pétroleuse” à 20 ans de travaux forcés, Madeleine Brulé emprisonnée pour avoir construit des barricades et Anne Gobert condamnée à la déportation.

 

Aucune rue, aucune place du 14ème ne rend hommage aux héroïques combattant-e-s, mort-e-s sur les barricades, ou fusillé-e-s sans procès lors de la semaine sanglante. Pas de lieu de mémoire non plus pour rendre hommage aux communard-e-s massacré-e-s dans les catacombes où ils tentaient de se réfugier. En revanche, deux rues de l'arrondissement portent les noms de farouches ennemis de la Commune: le préfet de police Ernest Cresson et le commandant Durouchoux, agent versaillais.

 

Josée H Couvelaere

 

L'association des “Amis de la Commune de Paris”*, créée en 1882 par les Communard-e-s de retour d'exil est la plus ancienne organisation du mouvement ouvrier français. Son objectif est de perpétuer la flamme et les idéaux de la Commune.

L’association fait appel à témoins. Elle met à la disposition du public les noms connus d'habitants ayant participé à la Commune, dans le but de demander à ceux qui reconnaîtraient des proches de contacter l’association. Ces noms sont ceux des personnes ayant été internées ou déportées. En dehors des personnes répertoriées parce qu'elles ont eu un rôle officiel ou parce qu'elles ont été arrêtées, les historiens ont peu d’informations sur “le petit peuple” de Paris. Des milliers de Communard-e-s sont restés anonymes. Beaucoup sont mort-e-s durant la semaine sanglante et ont été jeté-e-s dans des fosses communes. Peu de périodes de notre histoire ont été à ce point occultées. Peut-être pourrait-on retrouver dans les familles, des lettres, des photos, des objets qui ont échappé à la destruction et apporter ainsi des documents précieux sur cette période de l’histoire dont les archives restent minces.

* 46, rue des Cinq Diamants 75013 Paris. Site Internet: http://lacomune.club.fr/pages/assoc.html

 

 (1) La Marmite: coopérative alimentaire fondée en 1868 par Nathalie Lemel et Eugène Varlin, membres de l'Internationale des Travailleurs. L'un des 4 restaurants coopératifs était situé au 42 rue du Château. 

(2) Auguste Blanqui (1805-1881), théoricien socialiste. Ses idées révolutionnaires et son activisme lui valurent de passer plus de 40 ans en prison. Bien qu'arrêté et mis au secret en mars 1871, son idéologie a joué un rôle important pendant les 72 jours de la Commune.

(3) Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés créée en avril 1871 par un groupe de citoyennes. Chaque arrondissement de Paris avait sa section. 

 

 

Sources :

Marcel Cerf, “La Commune dans le 14 arrondissement”.

René Rousseau, “Charbonneau et Martelet, les oubliés de l'histoire de la Commune”, Editions I.G.C., 1994.

P.H. Zaidman, “Lucien Félix Henry, colonel de la Commune”, Editions du Baboune, 2000.

Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871.


Photos d'archives (Lucien Henry et Femmes défendant une barricade).

Partager cet article

commentaires

Jacques Bullot 08/03/2010


Excellent papier, plein d'émotion et de révolte. Comment imaginer qu'en 2010 dans une municipaité "socialiste" il puisse subsister les rues Ernerst Cresson et Durouchoux ? Il faut créer une
association pour les rebaptiser "Colonel Henry" et "Eugénie Desjardins". J'en serais volotiers  le secrétaire.
Bravo, continuez. Il y a sûrement encore beaucoup à écrire sur cette périose de notre histoire... en attendant que revienne le temps des cerises.


Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog